LLDP#34 : Un Charras d’outre-tombe

En 2003 j’ai fait la connaissance de Pierre Charras, fraîchement auréolé par le Prix du Roman FNAC attribué à Dix-neuf secondes. J’ai rencontré quelqu’un de simple malgré ses multiples casquettes – écrivain, mais aussi comédien, dramaturge et traducteur –, paisible, désabusé, cool alors même qu’on savait, parce que l’information circulait entre attachés de presse et journalistes, qu’il était malade, ce qu’il a confirmé en décédant à 68 ans, en 2014.

Son roman Dix-neuf secondes tenait incontestablement la route. Mais ce n’était rien comparé aux deux ouvrages que j’ai lus l’année suivante : Francis Bacon, le ring de la douleur et Plop !. Le premier est un formidable mélange de critique d’art et de roman expressionniste, impossible à classer dans quelque genre que ce soit, de la littérature de haute intensité en tout cas. Le second, qui raconte l’alcoolisme vécu de l’intérieur, se situe, dans l’ordre du romanesque, à la même altitude que Le Poison, le fameux film de Billy Wilder avec Ray Milland.

Or voilà que Le Dilettante publie ce qui est peut-être l’ultime roman de Pierre Charras, Au nom du pire. Sans atteindre les sommets de Francis Bacon et de Plop !, cette publication posthume illustre la capacité de Charras à explorer des territoires romanesques où les autres écrivains français s’aventurent peu. Là, il nous installe dans la peau d’un dénommé Goneau, envoyé en mission dans une ville pour en aider le maire : celui-ci, adoré de tous, est pourtant en ballottage défavorable après le premier tour des élections municipales. Ce Goneau est un spin doctor du genre ficelle, pourtant le maire Michaux se tirera d’affaire tout seul en adressant à ses concitoyens un discours bouleversant.

Etrange roman, dont le protagoniste, assez falot, n’a d’autre utilité, via les conversations qu’il a avec Sylvie, la chef de cabinet, Arlette, la femme de ménage, et Péron, le secrétaire général, que de nous faire tourner autour du mystère Michaux. Mystère dont les racines remontent à la Seconde Guerre mondiale et à l’Occupation.

On sent là-dedans la patte du dramaturge : à partir des relations qu’il noue entre cinq personnages, pas plus, Pierre Charras ouvre des perspectives sur l’Histoire et délivre un message humaniste : « Les enfants des bourreaux sont des enfants, pas des bourreaux ». Cela sans avoir l’air d’y toucher, à la faveur d’une écriture simple, limpide, sans fioritures, d’où le désenchantement a évacué toute emphase, tout lyrisme. Du Charras typique, en somme !

Papa

9782842639228

Au nom du pire, Pierre Charras (Le Dilettante).

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